Chapitre 13

Yoleth était accroupie près de la porte plongée dans la pénombre. Il n’en restait plus grand-chose. Elle se baissa et jeta un œil à travers la fissure qui s’ouvrait sur le mur. Son capuchon oscilla tandis qu’elle s’inclinait pour approcher sa bouche de la crevasse. Son chuchotement sec vint rompre le calme de la nuit.

— Gardien ! siffla-t-elle. Vous êtes là, je le sais. Répondez-moi !

Elle attendit. Seul le son de sa respiration emplie de frustration troublait le silence. Le vent sombre provenant de l’autre côté de la porte avait à présent disparu. Yoleth brûlait de savoir comment l’équilibre avait été restauré. S’ils avaient forcé Ki ou Vandien à ressortir par la porte, ils auraient dû la prévenir. Elle recula lentement sur ses talons, faisant craquer ses articulations. Devoir s’accroupir ici était physiquement exigeant autant qu’insultant au vu de son rang. Elle était Maîtresse des Vents et membre du Haut Conseil, obligée de chuchoter à travers un trou comme quelque paysan amoureux faisant la cour à une femme de chambre.

— Gardien !

— Oui ? (La voix étrangement asexuée était calme.) Tu n’avais pas besoin de m’appeler à plusieurs reprises. Je t’ai entendue, mais j’avais une certaine distance à parcourir. Mon maître affirme qu’une fissure aussi petite n’a guère besoin d’un Gardien. Qu’est-ce qui pourrait bien s’aventurer à l’intérieur ? Les mondes ont trouvé un nouvel équilibre et peut-être que si nous n’y touchons plus, la porte va se refermer, même si aucun signe ne l’indique pour l’instant. Mon Maître pense que la fissure restera peut-être ouverte entre nos deux mondes. Une idée intéressante, tu n’es pas d’accord ?

Yoleth n’était pas d’accord. Elle avait atteint les limites de sa patience envers ce Gardien et sa fissure.

— Je suis venue pour mettre un terme à notre affaire. Il est bon que les mondes se soient rééquilibrés, car ainsi la porte n’attirera pas l’attention des Rassembleurs. Une chose de moins pour nous empêcher de mener notre accord à son terme.

— Tes remerciements avilissants sont inutiles. Tu peux te relever. Mon Maître a accompli tout ce que tu avais demandé. C’est toujours un plaisir de travailler au service d’une autre espèce intelligente et d’interagir avec des cultures exotiques.

— Je ne suis pas venue le remercier ! s’emporta Yoleth.

— Effectivement.

Ce simple mot condamnait ses manières exécrables. Mais Yoleth n’avait pas l’intention de se laisser arrêter par un quelconque protocole.

— Non ! Je suis ici pour exiger mon paiement ! Votre maître dispose de son nouveau jouet depuis suffisamment longtemps ! N’allez pas prétendre qu’il n’a accepté Ki que pour me faire une faveur. Reste qu’il m’a promis une gemme d’appel. Vous m’avez assez fait attendre !

— Une gemme d’appel ?

La voix du Gardien semblait s’interroger sur le fait que Yoleth osait parler ainsi.

— Oui, bon sang ! Le joyau que les Limbreth utilisent pour appeler à eux la personne de leur choix. Je souhaite en posséder une. Ils ont donné leur accord lorsque nous avons conclu notre affaire et que nous avons ouvert la porte ensemble. Ki devenait leur jouet et en retour, je recevais une gemme d’appel.

— Ce n’est pas ce que j’avais compris ! Je suis le Gardien de la porte, et je sais de quoi je parle. Tu as supplié le Limbreth de t’aider ! Le Limbreth a ouvert la porte, l’a testée une fois sur une Brurjan totalement inadaptée à ses besoins et t’a ensuite débarrassée de Ki. Il s’agissait d’une faveur entre pairs.

— Menteur ! explosa Yoleth. Vous m’en avez parlé ici même. Nous en avons discuté auparavant et vous m’avez promis que lorsque le Limbreth aurait Ki en sa possession et serait sûr qu’elle lui conviendrait, le joyau me serait livré ! Comment osez-vous prétendre ne pas vous en souvenir ?

— En effet, nous avons parlé d’une telle chose. Mais seulement comme d’une possibilité. Je suis stupéfait que tu oses la réclamer aussi effrontément, comme s’il s’agissait d’un quelconque colifichet. Mais silence ! Mon Maître s’adresse à moi.

Yoleth rageait d’entendre une créature aussi médiocre s’adresser à elle de cette manière. Elle ravala les mots qui lui venaient aux lèvres et jeta un œil au Gardien à travers la fissure. Celui-ci était recroquevillé sur lui-même, évoquant un tas de chiffons jetés au sol. Son visage sans yeux était tourné vers l’horizon. Yoleth réfréna son impatience en lâchant un grognement. Elle ne pourrait tolérer un nouveau délai. Ki n’était plus un problème et l’influence des belles paroles de Yoleth commençait à porter ses fruits sur le Haut Conseil. Mais seule la gemme d’appel pouvait lui apporter le pouvoir définitif qu’elle recherchait. Une fois le joyau en sa possession, même cette insolente de Rebeke n’oserait pas se dresser devant elle. Dès qu’elle aurait appris à s’en servir, elle pourrait appeler qui elle voudrait et les obliger à rester auprès d’elle jusqu’à ce qu’ils se plient à sa volonté. La relique lui appartiendrait et Rebeke apprendrait à faire ce qu’on lui ordonnait.

Yoleth bouillait intérieurement lorsqu’elle comparait les ambitions de Rebeke aux siennes. La renégate voulait prendre le contrôle du Haut Conseil, pour leur faire adhérer à ses idées ridicules. Elle allait faire d’elles les esclaves des paysans dans les champs. Elle ne cessait de rabâcher au sujet de leurs devoirs et de prétendre que générosité et bonté leur vaudraient des récoltes plus abondantes et un tribut offert de bon cœur. L’idiote. Plus la récolte serait vaste, moins chaque boisseau aurait de valeur. Les paysans n’étaient pas les individus au cœur simple qu’elle décrivait mais des tricheurs avares, experts dans l’art de dissimuler la véritable ampleur de leur récolte aux Ventchanteuses qui leur fournissaient un temps clément. Qu’on leur donne un été doré et ils vous offraient un boisseau de pommes pleines de vers et des tubercules tachetés. Mais si vous leur asséniez quelques tempêtes accompagnées d’un ou deux éclairs, alors ils rassemblaient le tribut véritablement dû aux Ventchanteuses. Non, Rebeke était aussi folle que dangereuse, et Yoleth n’attendrait pas qu’elle ait le Conseil à ses pieds. Elle allait obtenir cette gemme d’appel, même s’il lui fallait pour cela chanter un vent capable de transpercer cette satanée fissure pour déchiqueter les vêtements loqueteux du Gardien. Elle allait l’obtenir.

Le Gardien s’agita en sortant de sa méditation. Yoleth fut secrètement dégoûtée par la manière dont son corps se mit à trembler lorsqu’il reprit conscience de sa présence.

— Et alors ? demanda-t-elle d’une voix dure.

— Mon Maître a longuement demandé mon attention, pour être certain que je comprenais ce qu’il souhaitait.

Il s’inclina profondément devant elle, soudainement servile.

— Je suis à blâmer pour mes mots discourtois et je dois vous demander pardon. Je ne suis que le Gardien de la porte et non la Voix du Limbreth. J’ai parlé de choses qui dépassent mon rang et j’ai prononcé des mots pour lesquels je dois me rétracter. Je me mortifie devant vous et je vous supplie de considérer mes paroles comme les mots d’un manant ignorant et non comme le message de mon très gracieux Maître.

Le Gardien rampait littéralement dans la poussière de son côté de la porte. Yoleth lui jeta un regard méprisant tandis qu’il se vautrait dans la terre dont il saisissait des poignées pour se les déverser sur la tête.

— Assez ! s’écria-t-elle. Je suis sûr que vous avez appris à ne plus interférer avec ceux qui vous sont supérieurs. J’écarterai vos paroles de mon esprit. Relevez-vous à présent, et donnez-moi la gemme.

Le Gardien se remit sur ses pieds au milieu d’un nuage de poussière. Il fit une profonde révérence et s’approcha au plus près de la fissure.

— Bien sûr ! Il en sera fait comme vous et mon Maître en avez convenu. Il m’est douloureux de m’en séparer, cela fait si longtemps que je la porte en leur nom. Je dois être honnête : la jalousie influençait mes paroles passées. Tenir ceci pour mon Maître a été le plus grand honneur que cet humble Gardien ait jamais connu. Mais il m’a révélé que sa volonté sera servie mieux encore en la remettant entre vos mains. Quel véritable serviteur oserait remettre en question la sagesse du Maître ? J’obéis.

Yoleth s’agenouilla dans la poussière pour recevoir le joyau. Le Gardien passa une main tâtonnante sous ses robes en lambeaux. Il semblait lutter contre lui-même. Yoleth jeta un regard désabusé sur son attitude exagérée. Avoir avoué qu’il n’avait aucune envie de s’en séparer aurait dû suffire. Mais à présent, il traduisait ses réticences en véritable pantomime. Elle vit vibrer les tendons de ses muscles tandis qu’il agrippait étroitement quelque chose. Il y eut un bruit de déchirure, puis un claquement, comme si un cordon venait de se rompre. Il poussa l’objet dans sa direction, tandis que son visage dénué d’yeux se déformait dans une expression d’agonie exagérée. La gemme parut traverser facilement le mur. Yoleth, en revanche, eut l’impression de plonger sa main dans du goudron pour la récupérer. Dès qu’elle l’eut ôtée de la main du Gardien, celui-ci retomba dans la poussière. Yoleth ne décocha guère plus d’un nouveau regard de dégoût devant tant d’abjecte obséquiosité et se releva, le poing serré sur la gemme. Elle la débarrassa de la sueur du Gardien en la frottant sur le bord de sa manche et la leva vers la pâle lueur des étoiles. Le joyau se mit à puiser et à vibrer, brillant si intensément que Yoleth crut presque ressentir de la chaleur à chacun de ses éclats. Elle sentit son cœur s’accélérer pour suivre la cadence. Elle fut parcourue d’un frisson lié à la possession de cet objet tel qu’elle n’en avait pas ressenti depuis une éternité. La gemme était à elle et elle seule allait apprendre à s’en servir. Le Haut Conseil croyait-il donc qu’elle allait faire leur sale travail sans contrepartie ? Les imbéciles.

Elle s’apprêtait à glisser le joyau dans la poche située dans sa manche lorsqu’une tache sombre sur son poignet attira son attention. Cela s’étalait sous ses doigts en dégageant une odeur cuivrée. Perplexe, elle se baissa pour jeter un nouveau coup d’œil à travers la fissure dans le mur. Le Gardien était toujours allongé au même endroit. Son visage dénué de regard s’était transformé en masque sinistre. Sa poitrine n’était animée par aucune respiration. Au lieu de quoi une flaque humide se répandait dans la poussière à ses côtés.

Yoleth se releva, ses lèvres fines encore plus pincées que d’habitude. Le joyau dans sa main puisait vers elle avec affection. Elle connaissait les œufs de parole des Ventchanteuses, des créatures vivantes similaires à des pierres mais pleines de vie et de pensées. Ils pouvaient servir à communiquer, si l’on était bien entraîné et prêt à prendre le risque face aux énormes quantités d’énergie requises. Mais cette gemme d’appel n’était pas comme eux. Elle plongea son regard dans ses lumières en se demandant quels dangers elles pouvaient receler. Le Limbreth ou le Gardien l’auraient-ils avertie si tel était le cas ? Un tel avertissement était-il nécessaire ? Elle avait pensé se voir offrir une formule, quelque série de méditations nécessaires pour s’harmoniser avec la gemme et focaliser son appel. Mais le Gardien, qui aurait pu dispenser de telles instructions, gisait à terre de l’autre côté de la porte, inconscient ou mort. Peut-être serait-il plus sage de se séparer de cette chose, de la renvoyer de l’autre côté en demandant une autre faveur, un cadeau de moindre importance, un colifichet quelconque. Yoleth plongea les yeux dans les profondeurs luisantes de la gemme et elle sut que le Limbreth ne possédait rien qui soit l’égal de cet objet et qu’elle-même n’accepterait rien de moins que cela. Elle pouvait apprendre à s’en servir ; une main audacieuse n’avait pas à craindre le pouvoir. Elle agrippa fermement la gemme et sentit sa chaleur se répandre en elle. Glissant ses mains à l’intérieur de ses longues manches, elle s’éloigna dans la nuit.

 

Jace resta immobile dans l’ombre en la regardant partir. La porte n’était guère plus qu’une fissure à présent, et elle-même guère plus qu’une ombre. Les nuits précédentes ne lui avaient pas permis d’obtenir une quelconque nourriture et ses recherches incessantes pour trouver Chess l’avaient privée d’une grande partie de son énergie.

Elle n’aurait pas su expliquer ce qui l’avait attirée une nouvelle fois vers la porte, puisque celle-ci n’avait depuis longtemps plus rien à lui apporter. Si Vandien avait dû revenir, il l’aurait déjà fait. À présent, il était trop tard. Elle n’était pas vraiment surprise qu’il ne soit pas revenu. Qui le ferait, si on lui offrait le choix entre le monde de Jace et celui-ci ? Non, elle n’était pas surprise, mais elle s’était découverte capable de l’en blâmer. Une semaine auparavant, elle aurait eu l’équanimité nécessaire pour l’accepter, pour considérer sa décision de rester de l’autre côté comme son seul choix logique, et non comme une trahison ou un abandon. Sa froide logique lui aurait soufflé que Vandien s’était trouvé devant l’opportunité d’une vie meilleure et l’avait saisie. Elle aurait été heureuse pour lui.

Mais Chess lui avait été arraché. Et cela changeait tout. Où étaient ses belles pensées à présent, les mots dont elle avait assommé Chess ? Regrettés, ravalés, jusqu’au dernier. Mais elle ne pouvait rappeler ceux que Chess avait emportés avec lui. Telles des épines de chardons plantées dans sa peau, ils allaient s’enfoncer toujours plus profondément et diffuser leur poison. N’était-ce pas étrange de constater que maintenant que Jace n’avait pas de compagnon plus faible à exhorter vers l’acceptation et la paix intérieures, celles-ci l’avaient désertée elle aussi ?

— Je pourrais l’accepter, je pourrais m’allonger et mourir paisiblement, si seulement je savais que Chess avait fait de même. Si seulement j’avais l’assurance qu’il était protégé de ce monde et hors de portée de ses corruptions. Alors je pourrais lâcher paisiblement mon dernier souffle. Mais je ne peux m’y résoudre, si cela signifie le laisser seul ici, sans aide. Je ne peux pas. Mais j’y serai peut-être contrainte.

Jace avait murmuré ces paroles aux pierres rugueuses contre lesquelles elle s’était appuyée. Elle n’avait presque plus de force. Une grande partie de l’obscurité pleine de fraîcheur qui s’était épanchée dans cette partie de la cité restait dans le quartier. Peut-être devrait-elle demeurer ici elle aussi, pour voir si le jour s’en trouverait suffisamment diminué pour ne pas lui faire de mal. Elle craignait, en rentrant une nouvelle fois dans la masure, de n’avoir plus la force de la quitter la nuit suivante. Elle n’espérait plus voir Chess y revenir de lui-même. Elle l’avait bien trop durement chassé pour cela. Mais il aurait peut-être envie de revenir à la porte.

Jace glissa lentement au bas du mur. Elle tourna son regard vers la porte, espérant apercevoir la petite ombre de son fils. La seule visite à la porte ce soir-là avait été celle de la Ventchanteuse. Jace l’avait observée avec une morne curiosité. Elle n’avait pas compris grand-chose de ce qui s’était dit à la porte, si ce n’est le fait que le Limbreth avait choisi d’appeler Ki au sein de leur vallée sanctifiée. Ki allait être bénie par le Limbreth et se voir offrir une vocation. Elle mettrait toute son énergie au service de ce nouveau travail, avec joie et vigueur, jusqu’à la fin de ses jours.

Une envie minuscule s’était éveillée dans le cœur de Jace. Elle avait un jour rêvé d’être appelée ainsi, elle aussi. Elle avait imaginé de se réveiller un matin en entendant l’appel vibrant et pur du Limbreth l’invitant à emprunter le chemin des pèlerins jusqu’aux Joyaux. Rares étaient ceux qui empruntaient cette voie. Ils étaient vêtus d’un vêtement blanc et simple, les pieds et la tête nus, le visage barré d’un sourire de bonheur qui brillait autant que les Joyaux eux-mêmes. Ceux-là ne revenaient jamais et on n’entendait jamais plus parler d’eux, si ce n’est par le biais de rumeurs mentionnant de nouvelles et magnifiques structures qui s’élevaient désormais dans quelque endroit lointain du monde. Cela ne paraissait pas juste à Jace que le Limbreth fasse appel à des êtres venus d’autres mondes pour donner corps à une vision. Pour ce faire, le Limbreth ouvrait une porte et l’un de ces sauvages entrait, farouche, violent et impitoyable, jusqu’à ce que le sortilège du Limbreth fasse son effet et que les eaux de paix apaisent l’étranger. Mais c’était à ces étrangers que l’on devait les œuvres d’une incroyable puissance que l’on apercevait parfois, tel le premier pont. Celui-ci ne faisait pas partie du monde paisible qu’il décorait ; il était né de ce monde. Cela avait satisfait le Limbreth et lui avait donné envie de trouver d’autres esprits extravagants et d’autres volontés de fer pour accomplir de telles tâches. D’après ce que Chess avait dit de Ki, le Limbreth allait l’apprécier. Mais Jace souffrait de penser que pour satisfaire ce désir, elle et Chess avaient été exilés loin de leur monde.

Jace laissa sa tête tomber en avant pour reposer sur ses genoux repliés. Son vêtement vert pâle était devenu marron, de la couleur des feuilles mortes, et il était déchiré et taché. Sa chevelure brillante était à présent aussi rêche que la queue d’un poney. Elle fouilla son for intérieur à la recherche de la volonté et de la force nécessaires pour se relever mais ne trouva ni l’une ni l’autre. Elle se laissa lentement imprégner par l’évidence. La porte était trop étroite pour être utilisable. Il n’y avait aucune chance pour que Vandien revienne. Même si elle retrouvait Chess, ils ne pourraient jamais rentrer chez eux.

— Réveillez-vous !

La main qui venait de saisir l’épaule de Jace était rude au toucher mais la secouait avec une certaine douceur.

— L’aube arrive et je suis sûr que vous êtes celle dont il n’arrête pas de parler. Dépêchez-vous, femme !

Jace força sa tête à se relever. Ses yeux lui paraissaient horriblement secs, ses cils englués et pleins de sable. Elle contempla l’homme qui avait eu l’audace de la secouer. Ses mâchoires épaisses étaient couvertes d’un duvet poivre et sel au-dessus d’une barbe qui encerclait son menton. Il avait les yeux d’un brun sombre et ses cheveux composaient un enchevêtrement de mèches en vrac qui frisaient sur le haut de son front et bouclaient au-dessus de ses oreilles. Un travailleur, décida-t-elle, mais même Jace était restée suffisamment longtemps en ce monde pour voir que ses vêtements ne collaient pas. Ils étaient faits d’un tissu trop soigné et trop bien coupé, même s’il les portait négligemment sans se soucier des marques laissées par la poussière ou le vin. Il sentait l’alcool, d’ailleurs, mais ses yeux étaient sobres et alertes tandis qu’il la secouait une nouvelle fois avant de la remettre de force sur ses pieds. Elle ne réussit pas à s’offusquer du bras solide qu’il passa autour de sa taille et se mit à tituber à ses côtés.

— Allons, allons. Le garçon a besoin de vous. Il est malade. C’est bien un gamin, va. Ça encaisse toutes les difficultés avec l’aplomb d’un buisson de ronces et puis, à la seconde où on a un lit et de quoi manger, ça casse et je me retrouve avec un garçon malade sur les bras. Fiévreux. Il délire beaucoup, et la plupart du temps, il vous demande. J’ai eu du mal à savoir à quoi vous ressembliez et où venir vous chercher à partir de ses divagations. Mais la porte sombre revenait tellement souvent que même mon esprit lent a fini par faire le rapprochement. Alors je suis parti à votre recherche. Bizarre. J’ai pensé que vous sauriez quoi faire pour lui, une fois que je vous aurais trouvée. Mais vous n’avez pas l’air très en forme vous-même. Si ça se trouve, je vais me trouver avec deux malades sur les bras, après tout.

Ses paroles ne reflétaient rien de la contrariété qu’il évoquait. Jace le suspectait même d’apprécier la situation. Elle laissa ses pensées dériver. Chess était malade, mais entre des mains serviables, si ce n’était compétentes. Et elle aussi. Elle allait bientôt revoir Chess. La gentillesse modeste de l’homme à ses côtés apaisait son esprit meurtri. Il gloussait et papotait tout en l’aidant à avancer. Ses mouvements étaient animés d’une intention qui ne correspondait pas à sa tenue négligée. Elle se laissa aller avec reconnaissance au confort que procurait le fait d’abandonner le contrôle à quelqu’un d’autre.

Mickle se retrouva à la porter sur la dernière portion du chemin qui menait jusqu’à chez lui. Il se déplaça en silence à travers les pièces qu’il maintenait dans le noir pour le bien de Chess et déposa Jace sur son propre lit douillet. Puis il se hâta de ramasser les détritus qui encombraient la pièce et de les faire disparaître. Il chantonnait pour lui-même tout en déposant un édredon par-dessus Jace et en tirant soigneusement un rideau épais au plus près de la fenêtre. Il toucha le visage décontracté de la femme, mais celle-ci ne réagit pas. Bon, il avait un bouillon de poulet sur le feu et des racines de guérison écrasées et prêtes à l’usage. Il allait réussir à les sortir tous les deux de cette mauvaise passe. Il pencha la tête sur le côté en pensant avoir entendu Chess appeler depuis l’autre chambre. Mais tout était calme dans la confortable petite maison.

Mickle reprit le chemin de la cuisine, en soupirant de soulagement. Son soupir disparut lorsqu’il aperçut Rebeke, perchée sur son tabouret surélevé de boulanger. Ce qui lui restait de souffle se transforma en reniflement et il prit Rebeke à partie avant même qu’elle n’ait pu prononcer un mot.

— Un joli bazar que tu nous as fait là, et sans penser aux désagréments que tout ça allait me causer, je suppose. Me voilà maintenant avec une maison pleine de gens malades, et tout seul pour m’en occuper. J’imagine que tu n’y avais même pas pensé, n’est-ce pas ? Et te voilà qui arrive pour me les malmener. Sache qu’ils sont tous les deux bien mal en point, et que je ne vais pas te laisser les embêter. Non, garde tes regards noirs pour ceux que ça impressionne. C’est ma maison ici, Rebeke. Achetée avec ton argent, sans doute, mais à moi quand même. Et chez moi, je suis le chef.

— Oublierais-tu à qui tu t’adresses ? demanda Rebeke d’un ton sévère.

— Non. Et toi non plus tu ne devrais pas l’oublier. Je m’adresse à Reby, la petite mioche des rues. Celle qui a commencé par me quémander des gâteaux au sucre et qui se retrouve maintenant à mettre des malades dans mon lit. Regarde ce que tu as fait d’un honnête boulanger et d’une jolie petite bonne. Me voilà devenu un dilettante de mauvaise réputation et toi un spectacle grotesque, aussi maigre qu’un manche à balai. Tu dois avoir faim. Qu’est-ce que je peux te préparer ?

Rebeke rendit les armes avec un gloussement.

— Du thé. Et tu peux arrêter avec le bon vieux temps : ni toi ni moi ne voudrions revenir en arrière. Tu les as trouvés pour moi, Mickle, et je t’en remercie. Je sais qu’ils seront entre de bonnes mains jusqu’à ce que j’aie besoin d’eux. Mais je t’avertis, non pour me montrer dure, mais pour épargner ton grand cœur : ne t’attache pas trop à ces laissés-pour-compte. Lorsque j’aurai besoin d’eux, je devrai te les reprendre. Alors chéris-les et soigne-leur le cœur, comme tu as toujours su le faire. Mais n’attache pas trop ton existence à la leur, au risque de voir saigner ton propre cœur lorsque je te les arracherai.

Mickle s’était activé tandis qu’elle parlait, ravivant le feu de sa cheminée, faisant tinter les tasses et remplissant la bouilloire si négligemment qu’il avait renversé de l’eau par terre. Il ne donnait pas l’impression d’avoir entendu le moindre mot.

— Insensible, voilà ce que tu es devenue, Rebeke, lui lança-t-il. Sans cœur. Oh, tu peux sans doute te rappeler un vieil homme qui s’est montré gentil avec toi quand tu n’avais personne, et alors tu lui balances des pièces de monnaie, plus qu’il n’en aura jamais besoin. Mais j’aimerais bien savoir ce qui est advenu de ma petite damoiselle aux grands yeux bleus dans un petit visage tout mince. Je t’ai vue grandir jusqu’à devenir une adorable chose et juste au moment où je pensais que tu t’étais casée avec ce gars... C’était quoi son nom ? Celui qui a grandi pour devenir l’apprenti de l’herboriste ?

— Dresh, souffla involontairement Rebeke.

— Juste au moment où je pensais bientôt voir des bébés ramper à travers mon magasin à la recherche de miettes de pain, qu’est-ce que tu fais ? Tu disparais un beau jour, sans un mot. Le temps passe, et je te crois morte. Et puis de l’argent commence à m’arriver, mais sans un mot pour l’accompagner, juste une rumeur tragique. Que tu aurais rejoint les Ventchanteuses, même si tout le monde sait que les Ventchanteuses préfèrent voler des bébés qui grandiront selon leurs préceptes, alors que tu étais presque une femme accomplie. Et puis, il y a quelques nuits à peine, tu me donnes la frayeur de ma vie quand je rentre dans ma cuisine pour te trouver là. J’ai failli décider d’arrêter la boisson sur l’instant. Alors, ma petite, sache ceci...

II versa du thé dans les tasses épaisses et en posa une sur la table devant elle.

— J’ai fait comme tu me l’avais demandé. Le miel est dans ce pot. Mais laisse-moi te dire, ce n’est pas l’argent que tu m’as envoyé pendant toutes ces années qui t’a acheté mes services. Non. Ces brioches sont fraîches de ce matin. Manges-en une, ne te contente pas d’en grignoter la croûte. Ce n’est pas l’argent. J’ai fait tout ça pour les grands yeux bleus de Reby, ceux qui sont bleu et blanc à présent, et j’ai fait ça pour la faim et la peur que j’ai lues dans les yeux du gamin quand je l’ai trouvé.

Rebeke se déplaça sur son tabouret, écartant la brioche qu’il lui avait mise dans la main.

— Quelle différence cela fait-il ? demanda-t-elle d’un ton bourru. Tu les as trouvés.

— Ça fait une différence pour moi, insista Mickle.

Il la fixa longuement dans l’espoir de capter une réponse, un signe. En vain. Rebeke se contentait de le regarder gravement par-dessus sa tasse.

— Qu’est-ce que tu as prévu de faire d’eux ? demanda soudain Mickle.

Rebeke reposa sa tasse.

— J’ai prévu de les renvoyer chez eux. Je ne peux pas entrer dans les détails, Mickle, mais je dois remettre les choses en ordre, telles qu’elles étaient auparavant.

— Rien ne peut redevenir comme avant, la prévint-il.

Cette fois, il sembla s’affaisser tout en soupirant, ses épaules comme écrasées par un poids immense.

— Reby ? demanda-t-il à mi-voix. Reby, comment puis-je même être sûr que c’est bien toi ? Qu’as-tu gardé de toi-même que je puisse reconnaître et aimer ? Lorsque tu as disparu, ça m’a pratiquement tué. Et ce garçon, ce Dresh, est devenu comme fou. Certains disent même que ça l’a rendu mauvais, même si pour ma part je ne sais pas ce qu’il est devenu ni où il est allé. Reby, pourquoi as-tu fait ça ?

— Occupe-toi d’eux.

Les pièces d’or cliquetèrent bruyamment tandis qu’elle les déposait sur la table.

— Et engage-toi un serviteur, Mickle. Cet endroit a besoin qu’on en prenne soin. Tu devrais mieux t’occuper de toi-même.

— Pourquoi es-tu revenue si c’est pour repartir ? demanda Mickle.

Mais sa question n’atteignit que les lattes claquantes de la porte. La lumière de l’aube s’étala brièvement sur le sol, coulant aussi doucement que ses larmes.

La porte du Limbreth
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Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_022.htm